Dans un cirque

Par Odile Lefrançois

Grave symptôme d’une société grossophobe, la majorité d’entre nous est obsédée par son poids, d’une manière ou d’une autre. 

Combien de fois ai-je entendu l’expression « des kilos de confinement » ? Beaucoup trop. Et pourtant, ces kilos pris dans la dernière année ne pourraient-ils pas simplement être le résultat d’un mode de vie sain où, en étant coincés à la maison toute la journée, nous prenons enfin le temps d’écouter les besoins de notre corps ? 

Cette obsession pour le poids et les nombreux standards de beauté inatteignables promulgués par les médias et les réseaux sociaux nous mènent de plus en plus vers les troubles du comportements alimentaires ou le surentraînement. Par exemple, l’organisme Anorexie et boulimie Québec (ANEB) au Québec a révélé une augmentation de 230% du nombre de textos reçus lors des deux premiers mois de la pandémie. Mais où se cachent tous ces gens ? 

Ces nombreuses personnes, ce sont vous et moi. Contrairement aux clichés véhiculés par l’imaginaire commun, non, ce ne sont pas des troubles qui ne touchent que des adolescentes en manque de confiance en soi. L’anorexie nerveuse à elle seule compte entre 5 et 10% d’hommes, et ce, de tous âges. Des personnes maigres, oui, mais aussi des personnes en surpoids, des personnes musclées, et des personnes qui sont en santé selon leur apparence. Parce que oui, en 2021, il arrive encore que l’on juge l’état physique et mental d’une personne en se basant seulement sur l’apparence.  

Un trouble inconnu

Personnellement, je ne sais pas où je me situe sur ce spectre. Certains jours, je regarde mes bras et n’y voit que des os. Ayant un passé de troubles alimentaires, cette constatation me fait paniquer et déclenche un état d’anxiété où je compte tout ce que je mange. Pour m’assurer que c’est assez. Pour m’assurer de ne pas retomber dans cette spirale. Mais d’autres jours, lorsque je me regarde, je m’étonne de voir tout le poids que j’ai pris en ce qui ne me semble que quelques mois à peine. L’écart est énorme. 

C’est comme si j’étais dans un cirque, et chaque fois que je me vois, c’est au-travers un miroir déformant. Jamais le même : je suis un amas de courbes où il est impossible de discerner le vrai du faux. Parfois, on me présente peut-être un vrai miroir, un miroir normal, mais impossible pour moi de l’identifier. Constamment perdue dans ce labyrinthe de reflets contradictoires, je ne sais pas qui je suis. 

Cette vision de soi, elle est partagée par beaucoup d’entre nous. Peut-être pas de manière aussi extraordinaire chez chacun, mais qui n’a pas un petit défaut corporel qui n’est visible qu’au-travers ses propres yeux ? 

Ce trouble non-répertorié se rapproche grandement du trouble de dysmorphie corporelle (dysmorphophobie) puisque tous deux se caractérisent par une hyperfixation sur un détail de soi et une impossibilité à se voir tel que l’on est réellement. Toutefois, la dysmorphophobie implique que ce détail soit toujours identique à nos yeux et entièrement construit par notre esprit, alors que ce qui est plus répandu dans la population générale est davantage changeant et parfois réel. 

Néanmoins, l’apparence de soi est un sujet dont on ne discute que très peu. On parle de confiance en soi, de diversité corporelle et de positivité du corps, mais on ne s’arrête que très rarement pour discuter de la manière dont on se perçoit, sans jugement. C’est désormais presque mal vu de ne pas s’aimer tel que l’on est, et encore plus de le dire ouvertement. N’y a-t-il donc qu’en thérapie que je puisse m’exprimer librement ?

Un regard différent

Ce que je souhaite réellement, c’est la simple possibilité de m’exprimer sur ce que je veux. Certains jours, j’aurais réellement besoin de pouvoir demander si mon bouton se voit ou si mes dents sont droites. Si je suis en surpoids ou en danger de retomber dans un sous poids difficile à vaincre. Sans m’attendre à une réponse ou à une autre, sans entendre « tu es beau/ belle tel.le que tu es », sans qu’on cherche à me dire ce que je voudrais supposément entendre. Ce que je souhaite, ce n’est qu’une vérité, une base avec laquelle travailler. 

Dans une société où être mince est idéalisé, mais où trop l’être provoque le dégoût, où l’on est dans l’obligation de s’accepter tel que l’on est, mais où la chirurgie esthétique nous permet de modifier ce que l’on veut pour atteindre nos idéaux, où la perte de poids est félicitée, mais où les diètes sont critiquées et le sport est réservé à ceux qui sont déjà en forme, comment comprendre la place que l’on a réellement en tant qu’individu ? 

On commente sur l’apparence de tous, et surtout de toutes. On montre du doigt la différence, oui bien sûr, de manière souvent positive, mais on la montre tout de même plutôt que de la traiter en égale. On évolue, on fait mieux, on inclut et on discrimine bien moins. Ça ne veut pas dire pour autant que notre chemin vers l’acceptation est terminé. 

Les premiers mois de la pandémie, il y a un an déjà, ont fait monter en flèche toutes les statistiques sur les problèmes de santé mentale au Québec, sans qu’une augmentation des services disponibles soit apportée. Par la suite, ces données ont été mises en lumière, mais rien n’a réellement été fait pour les solutionner, et elles ont continué à se détériorer. Les entrées au cirque ont fait des profits énormes, mais celui-ci est pourtant resté parfaitement identique. 

Pour 2021, je nous souhaite simplement une conversation. Que l’on puisse discuter de ce qui va, mais aussi de ce qui ne va pas. Que l’on ait la chance de s’écouter entre nous, sans jugement. Simplement. 

Pour aller plus loin ou si tu as besoin d’aide ;

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