La meurtrière tourmentée

Par Catherine Cousineau-Bissonnette

Joséphine se dit souvent que les humains sont fondamentalement mauvais. Le monde, bien que parfait de l’extérieur, n’est qu’un malicieux brouillard derrière lequel se dissimulent les tromperies, les mensonges, les perversions humaines. Le monde, une société hiérarchisée, organisée par le travail, par l’argent, tout ça n’est, pour elle, que pour contenir les humains. Pour leur imposer des limites, pour tenter dans un ultime effort de contenir cette haine et cette violence animale qui fait rage dans leurs cœurs. Joséphine n’est pas comme les autres. Elle est consciente de ces choses qui planent sur notre existence et qui semblent échapper aux autres. Mais elle n’est pas la seule. Le soir,  seuls dans notre lit, nous savons. Tout nous revient. Tout ce qu’on est et qu’on ne montre pas ressurgit pour nous hanter, et cette peur, cet écho infini qui nous rappelle que la mort est là, toute proche, bourdonne à nos oreilles. Nous réalisons que nous avions oublié qu’à la fin, nous serons seuls, voguant dans les ténèbres et que, dans un ultime combat, les affres que nous dissimulons sous cette belle personne que nous sommes prendrons possession de nous. Nous aurons vécu, pour quoi au juste ? Tout ça, ce n’était qu’un pansement. Les limites. Les normes. Le monde tel que nous le connaissons. Mais Joséphine sait ce qui arrive avec les pansements.  Ils s’arrachent. Tout comme un jour, ce pansement-ci s’enlèvera.  SHLACKK.  C’est exactement ce qui allait arriver à ce village, ce village dans lequel, pour une journée complète, tous et chacun pourront vivre comme ils l’entendent. Voici ce que ça va donner…

Le froid. La brise froide, celle qui fait craqueler les os et disjoint les âmes dans lesquelles elles s’immiscent. Le sol froid, la terre sèche et dure qui crisse sous mes bottines. Et finalement, le ciel d’automne, se réveillant sur un jour qui restera à jamais endormi – le jour des morts. En cette journée d’Halloween, le village de Sainte-Laurette est plus festif que jamais. Je marche paresseusement sur le chemin de l’école, observant tranquillement les enfants sortir de leurs maisons, vêtus de somptueux habits de princesses ou d’effrayants costumes de fantômes. Il y avait une telle vraisemblance qu’on aurait dit que certains s’étaient réellement incrustés dans le monde des vivants. Et pourtant… Moi, j’ai choisi de me déguiser en Barbe-bleue. Choisir était un grand mot. Mes amies m’avaient plutôt obligées de revêtir ce costume humiliant en guise de pari. À contre-cœur, j’avais accepté et c’est ainsi que j’en était venue, ce matin-là, à sortir de chez moi avec le costume de ce personnage aussi riche que maléfique. 

Je rentre dans l’école. Un pied, et ce pied tremble. Un tremblement, un préssentiment  et je sais que c’est maintenant la fin. Les intercoms de l’école éclatent en cris insupportables, un mélange curieux d’inhumanité et d’horreur. Un cri qui glisse le long de ma colonne, qui titille mes poils pour s’incruster dans ma tête où il résonne, résonne, résonne… Je ferme les yeux, tentant vainement d’échapper à ce sordide appel qui vient en moi, qui fait surgir quelque chose d’ancien, de bestial, de brutal. Oui, c’est là, juste là, en moi, je le sens. Une douleur foudroyante s’empare alors de moi. Un craquement terrible, qui fait frémir, fend l’air, puis un autre, et un autre. Une faille s’élargit en moi, comme si on m’avait ouvert la peau et que deux présences invisibles tiraient sur chaque extrémité de mon être. Je pressens que ce gouffre va en venir à m’engloutir toute entière en révulsant ma peau et je tombe, je tombe, je tombe. Les craquements fusent de partout en une horrifiante symphonie; c’est là que je réalise que toute la ville entière est en train de se disloquer et que cette brèche qui engloutit nos âmes, c’est le gouffre de notre humanité. Alors que mon corps, épouvanté, laisse ces pensées me tourmenter l’esprit, je sombre dans un sommeil sans rêve, dans le vide, là où tout a commencé, là où tout semble maintenant finir…

Mon esprit, pendant quelques temps, erre dans les méandres de l’Univers. Il n’est plus là, dans mon corps. Il n’y a ni tristesse, ni douleur, ni fantasme, ni amour. Rien. Le vide total. Il flotte là, dans le calme absolu. En paix. Finalement. Puis, le chaos. Mon esprit revient à moi, et des flashs horrifiants se répercutent dans tous les sens. Cris. Voix. Pleurs, résonnant à l’infini en moi. Attaquée par ces soubresauts d’existence, je me débats dans mon propre corps, prisonnière de cette maison qui a si longtemps été mienne. Je veux m’enfuir, m’enfuir et ne plus jamais revenir… Pourquoi dois-je rester dans ce corps ? Je lutte, je lutte, puis j’ouvre les yeux. Mon cœur est la première chose que j’entends. Il est là, tambourinant fort dans ma poitrine. Je me relève, et une vue horrifiante s’offre à moi. Des êtres se jettent les uns sur les autres dans un tourbillon de griffes et de rugissements, de chair éclatée et de sang éclaboussé. J’aperçois, à travers cette morbide mêlée, des crocs et du poil argenté. Des loups. Des loups-garous. Mon cœur s’accélère à une vitesse folle et mon esprit s’embrouille. Mon corps, figé dans l’immobilité, n’y reste pas longtemps. Tout à coup, deux longues mains agrippent mon cou et resserrent leur douloureuse étreinte. Je sentis un souffle se faufiler sur mon cou et deux crocs rouges de sang s’approcher de ma jugulaire. Le souffle qui m’était resté jusqu’alors coupé me revient d’un coup et un cri immonde sort de ma bouche. Je me débats, je frappe de tous bords tous côtés sans plus savoir ce qui m’assaille. Je sens les dents frôler ma main et de la salive dégouliner sur mon corps. La créature, tout à coup, perd le contrôle et me laisse glisser entre ses longs doigts noueux pour une fraction de secondes. Je ne perds pas un instant, je détale, ne sentant plus que son regard rouge qui me brûle la peau alors que moi, je garde les yeux droit devant, fixés sur un point à l’horizon. Que s’est-il passé ? Je ne comprends plus rien, les questions fusent dans mon esprit à ne plus devenir que tourbillon confus. Je cours, je fuis l’incompréhension, l’inévitable, je cours, puis quelque chose m’arrête net. Une vision d’horreur s’imprime sur ma rétine et mes yeux voilés  de désespoir s’ouvrent grands. Un souffle frisquet et malicieux crispe mon corps d’effroi. Ça ne peut pas être vrai. Là, au milieu de la cafétéria, un corps sans vie a été écorché de tout son long, le couteau encore planté bien droit dans son cœur. Et, au-dessus de lui, des lettres dégoulinantes de sang. Ces mots, qui énoncent une malédiction aussi morbide qu’est ce gigantesque carnage :

Avant minuit, accomplissez votre destinée, ou vous devrez jouer pour l’éternité.

Je réalise alors que, pour une journée, je devrais jouer Barbe-bleue, l’homme qui tuait toutes celles qui l’avaient aimé. Oui, je devrais être comme lui, vivre en meurtrière pour une journée, ou vivre comme lui pour l’éternité. 

Je m’approche du cadavre. Ce n’est que là que je réalise l’inconcevable. Le sourire tordu de douleur, le corps saccagé. Oh. Ohhh. L’immensité de la douleur humaine me poignarde l’estomac, l’atrocité de toute notre existence m’horrifie. Ce visage que j’avais si souvent l’habitude de voir illuminé par le rire n’est plus. Victoria, ma meilleure amie, n’est plus. Je tombe à terre, mes genoux frappant le sol lourdement. Je m’agenouille contre elle, lui caresse les cheveux, la réconforte. Non. Non. Je lui chuchote ces mots à l’oreille alors que je sanglote tout bas, mes larmes coulant sur son visage horrifié comme si elle pleurait elle-même de son funeste destin. 

Je passe une bonne partie de la journée à dire au revoir à Victoria. Puis, je me lève, j’essuie mes larmes et je me dirige vers la sortie. Je sais que je ne peux pas appeler qui que ce soit. Quelque chose me chuchote en moi que plus rien ne régit ce monde anarchique. Ce n’est plus que le chaos, désormais. Je marche, perdue. C’est là que je l’aperçois. Philippe. Une ombre dans la nuit, une ombre dans mon cœur. Je le vois sortir de la brume, forme indissociable des ténèbres qui l’entourent et qui anime en moi un désir poignant, incontrôlable, qui s’intensifie, s’intensifie au fur et à mesure que la brume se dissipe autour de lui. Mes mains tremblent, incapables de résister au sentiment qui commence à couler lentement dans mes veines, infectant chaque artère, souillant chaque veinule, s’immisçant dans chaque recoin de mon corps. Cette haine et cette ardente froideur me prennent, sentiment inconnu dont le nom, pourtant, m’apparaît tout d’un coup : c’est l’envie de tuer et elle est là, maintenant. Je ne peux pas. Je ne peux pas, pas après ce qui était arrivé à Victoria. Je continue d’avancer avec cette seule envie qui pulse dans ma tête. Je m’avance. Je mets un pied devant l’autre. Sa veine qui bat dans son cou. Je la vois. Mes mains se mettent à trembler tant elles voudraient s’enfoncer dans sa chair et la lui arracher. NON.  Je la vois d’ici, je la sens se rapprocher, ses battements se coordonner aux miens, se synchroniser en une harmonie maudite qui obnubile mon esprit, l’entortille, l’ensorcèle. 

Un autre pas. Mes doigts se tordent de douleur sous l’assaut des horribles pulsions dont elles sont victimes. Ils veulent, je veux, je dois. Je dois le tuer, c’est intrinsèque, vital. J’accélère. Le tuer, le tuer. Je sais que de sentir son sang visqueux couler entre mes doigts est mon rêve le plus fou. Une jouissance psychotique s’empare de mon corps à une telle pensée… Je marche plus vite, certaine d’accomplir mon destin, certaine de lui arracher cette petite vie misérable qu’est la sienne, certaine que je suis Barbe-bleue. J’arrive à ses côtés. Le feu infernal qui me consume est à son paroxysme. Il bouillonne en mes entrailles, dardant des flammes jusque dans mes membres qui se crispent, dans mon cœur qui pulse ma fureur et dans mes yeux qui valsent sous cette machiavélique envie. Puis, tout d’un coup, je ne peux plus. Mes sourcils se tordent d’horreur, mes yeux s’embuent d’innocence, mon cœur, d’humanité. Je détale à toute vitesse. Un nom palpite dans ma tête: VIC-TO-RIA, VIC-TO-RIA. Je cours, je cours, jusqu’à oublier le monde, jusqu’à oublier cette malédiction, jusqu’à oublier cet Univers. Je cours, et je sais que je cours à ma perte. Je cours vers ce destin tragique qu’est le mien, ce destin où je serai obligée de tuer quiconque m’aimera, quiconque qui osera m’aimer. Quels pauvres gens feront-ils ! Quelle traîtresse font de moi ces actions hardies ! Ceux qui penseront courir vers un sort heureux s’empêtrerons alors dans mes filets infernaux. Je pleure et je pleure. Je pleure d’amour, de celui que j’aurais pu avoir, de celui que je n’aurai jamais. Je pleure d’amour et de haine et de rage, de haine contre la fatalité, de rage contre ma lancinante humanité. 

Je ne sais pas combien de temps j’ai couru, mais je sais qu’à un moment, je n’étais plus qu’un bout de chair emporté par le vent. Je n’étais plus mes jambes souffrantes ni mon souffle suffocant et surtout, je n’étais plus cette malédiction que je me savais incapable d’accomplir. Je savais que je n’étais plus moi-même. Pour quelques minutes, je n’existais plus, et c’était le paradis. Puis, tout à coup, j’arrive devant ma maison. C’est là que je sais que plus rien ne sera jamais comme avant. 

Je rentre. Tout me semble inconnu, hostile, comme si j’entrais en infraction dans un monde qui n’est pas le mien. Comme une intruse dans ma propre maison, je sais que je ne trouverai plus aucun refuge au monde. 

Plus.

Jamais.

À cette pensée, une éternelle solitude s’empare de moi, incurable. Sans famille, mon corps se vide définitivement de tout ce qu’il lui reste d’humanité. Tout ce qui me définissait avant s’évapore d’un coup, et un tourment bestial me tort les organes et m’arrache des cris de bête, des cris d’une douleur insatiable, incurable, inhumaine. Mes mains, possédées d’une folie furieuse, griffent mon visage, le lacèrent en laissant pour gifles de longues et profondes blessures. Je ne suis qu’un monstre, et je veux mourir. Je veux mourir, mais mon corps résiste. Il se lève. Une voix hurle dans ma tête, laissant en moi un bruit sourd qui engourdit tout mon être. NON. NON. NONNNN. Ces trois lettres, à l’infini, ces lettres morbides que mon esprit insuffle à mon corps en un secouant refus, à mon corps qui refuse, qui s’obstine. NON. NON. Mon corps résiste avec l’écume qui se forme peu à peu sur mes lèvres, avec les veines qui éclatent dans mes yeux, avec la sueur qui perle sur ma peau. NON. Chacune de ces parcelles de moi le lui intiment. NON. Je me lève et je suis déchaînée, torturée par la lutte qui s’anime en moi. Je butte sur les meubles, les murs, tout ce que mon pied accroche. J’ai mal, j’ai mal, mais je ne sens plus la douleur. Tous mes nerfs ne sont que conducteurs de cette douleur. Mes poings détruisent les fils électriques, arrachent les poignées de portes. Je suis dans le couloir. Je frappe mon propre corps, si fort, sans arrêter. Je commence, et je continue, encore et encore, pour tenter d’effacer mon existence, pour tenter d’échapper à ce destin qui est le mien. Je me vois là, de l’extérieur, et je me dis que je suis une vraie folle. Je me vois, là, les cheveux arrachés, collés au visage, et ce visage – Oh! Ce visage qui était le mien- tordu en un rictus qui m’horrifie moi-même. Et, cette question, qui vient me tourmenter avec une froide nostalgie : Quand est-ce que tout a mal tourné pour moi ? 

Je me fige. Des yeux me fixent dans la noirceur. Puis, un corps. Mon frère. Possédée. Furieuse. Folle à lier. Je me rue sur lui et lui tranche la gorge d’un coup sec. Sa tête roule à mes pieds, ses yeux révulsés fixant le plafond de ce même regard qui, il y a quelques secondes à peine, le rendait si vivant. Effondrée de souffrance, je m’écroule à terre, rêvant comme lui d’échapper à cette vie où je serai destinée à tuer tous ceux qui oseront poser sur moi un regard aimant. Je ne suis plus moi depuis bien longtemps. Je suis Barbe-bleue. 

Je me vois de l’extérieur, et un pleur humain gémit dans ma tête. Ses larmes viennent noyer mon être en diluant mon sang. Quand m’a-t-on retiré mon humanité ? Je sais que ça s’est passé quelque part sur le chemin de l’école, alors que la rébellion animait mon cœur encore si enfantin. Voilà à quoi servent ces fameuses limites humaines, autant les ai-je moi-même reniées il y a bien longtemps. Retenez bien ceci : ceux qui ne s’imposent aucunes normes finissent comme moi, étouffant dans le sang, prisonniers des filets de la folie, et le cœur corrompu par la haine. Et le pire dans tout ça, c’est qu’une fois franchies les limites de l’humanité, il est impossible de retourner en arrière. J’étais destinée à tuer pour l’éternité. 

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