La face cachée de Séléné

Par Catherine Cousineau-Bissonnette

Il est dit que Séléné, déesse de la Lune, naquit du Titan Hypérion et de sa sœur, la Titanide Théia. De cette union naquit également son frère, Hélios, dieu-Soleil, ainsi que sa sœur, Aurore aux doigts de rose. Aurore, lorsque la rosée du matin laissait place à l’air cotonneux du jour, ouvrait alors les portes du ciel à son frère, Hélios, qui entamait sa montée périlleuse dans son char aux chevaux de feu. Lorsque, au contraire, Hypnos venait fermer les paupières de ceux sur Terre, c’était au tour de Séléné de s’envoler dans la voûte céleste. Ces toutes-puissances se relayaient ainsi le contrôle du ciel, l’harmonie fraternelle égayant leur incessante course dans le firmament. Jamais Séléné et Hélios ne se rencontraient, sauf une fois par année où, par un malencontreux hasard, leurs chars se croisaient, permettant aux deux jeunes gens de s’échanger quelques mots lors de ces brèves retrouvailles. Pourtant, un jour, Hélios, lassé par ces éternelles chevauchées, voulut se divertir. Il eut alors la terrible idée de séduire Séléné. Pendant 365 jours, il échafauda un plan, qu’il prévoyait mettre à exécution. Le jour fatidique venu, l’infortunée Séléné, ne se doutant de rien, croisa la route d’Hélios. Celui-ci, incontrôlable, renversa son char et l’agressa. De cette union naquit un enfant, un garçon, qui naquit au point le plus haut du ciel, lorsqu’un jour s’éteint à jamais pour laisser la place au suivant. Horrifiée par cette descendance incestueuse et inconsolable suite à la trahison d’Hélios qu’elle affectionnait tant, Séléné décide de jeter l’enfant depuis son trône céleste. Il est alors dit que les humains, depuis le monde d’en bas, virent l’enfant emmailloté dans des langes traverser le ciel nocturne, chutant à toute allure telle une étoile filante. Lorsqu’il percuta le sol, le choc fut si horrible qu’une bosse immonde se format sur le dessus de son crâne, laissant celui-ci déformé sous la terrible pression qu’exerçait sur sa tête l’excroissance. 

Les années passèrent et le jeune garçon grandit, élevé par des fermiers qui l’avaient retrouvé sur leur terre peu de temps après son violent atterrissage. Par ceux-ci, il fut nommé Astéro, en raison de son origine inusitée. Le jeune garçon, abandonné au monde cruel des humains par sa propre mère, dut affronter tous les maux pour survivre dans ce monde qui lui était hostile. Railleries et moqueries faisaient alors partie de son quotidien, le seul réconfort qu’il pouvait trouver restant celui que lui procurait sa famille adoptive. Battu pour sa différence et exclu socialement par ses pairs, Astéro vécut pendant si longtemps dans l’ombre de la société humaine, comme un fantôme errerant dans un monde qui ne lui appartiendrait pas.

Un jour, Astéro décida qu’il en avait assez, et il s’enfuit. Ce jour-là, en sortant de l’école, au lieu de prendre le chemin de la maison, il bifurqua et se retrouva sur un chemin éloigné du village. Bientôt, on le retrouva à l’orée d’une profonde forêt. Le jeune garçon, très chétif, n’hésita pourtant pas une seconde. Ses jambes coururent avec toute la haine que la vie avait animée en elles, foulant le sol de leurs puissantes enjambées. Il courut, il courut jusqu’à ce que sa respiration ne fût plus qu’un souffle rauque traversant sa gorge et ses jambes, des tas de chair endoloris. Une fois arrivé au fin fond des bois, là où même la plus forte lumière provenant de la ville s’éteignait, là où même les échos du cri le plus puissant qui soit ne pouvaient atteindre, là, perdu, il s’arrêta. 

Astéro tourna alors la tête vers le ciel, cette voûte insondable et magnifique. Les étoiles brillaient par milliers, il se dit alors ne jamais en avoir vu autant. Ses yeux s’agrandirent à la vue de ce spectacle grandiose qui s’offrait à lui, à l’immensité de l’Univers et des puissances divines qui le dominaient alors. Il se soumit à ces couleurs qui s’entremêlaient, à ces lumières éternelles qui s’harmonisaient, au tout qui ensorcelait son petit corps de mortel qui s’élevait vers cette beauté immuable. Son œil fut alors attiré vers la Lune. Le regard de Séléné, tendre de cette douce auréole de lumière qui émanait d’elle, se tourna vers lui, son fils qu’elle avait si longtemps éloigné. Croisant cet œil aimant et bon, le petit Astéro, seul au milieu de la forêt, eut soudain le pressant désir de se rapprocher de la Lune, de grimper les plus hautes échelles du ciel pour aller la rejoindre. À l’aide de ses petites mains, il se mit à découper le bois, et à assembler les différents billots avec de la corde solide qu’il avait dans son sac à dos. Il était petit, mais vaillant, et après plusieurs heures de travail, il se mit à assembler sa cabane, une maison si haute que lorsqu’il en grimpa toutes les marches, il put atteindre le char de Séléné qui achevait sa course dans le ciel. Le voyant arriver, elle arrêta son attelage et regarda son fils qui venait à elle. Il s’avança si près d’elle qu’elle n’aurait eu qu’à tendre la main hors de son carrosse pour le toucher. Mais, alors qu’elle s’apprêtait à le faire, sa main s’arrêta en plein ciel tel, pareil à son char d’argent suspendu dans la nuit. Séléné fut prise d’un incontrôlable tressaillement. Épouvantée devant la difformité de son fils, elle détourna alors la tête et se promit alors de ne plus jamais regarder sur Terre. C’est ainsi qu’une face de la Lune nous reste toujours cachée, Séléné, souillée par la honte, refusant de poser le regard sur le monde des vivants de peur d’y apercevoir son fils, Astéro. On dit que chaque année, lorsqu’elle croise le char de feu de son cher frère dans la voûte céleste, elle s’habille entièrement de noir par remords pour son fils rejetté. Cette malencontreuse rencontre entre le Soleil et la Lune, entre Hélios et Séléné, est communément appelée par les vivants « éclipse solaire ». 

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